Cartouches vibrantes Game Boy

Les cartouches vibrantes de la game boy

Après de longues années d’attente, le 4ème volume de l’Histoire de Nintendo de Florent Gorges a enfin été publié. Je l’ai acquis dès sa sortie, et lu avec un enthousiasme non feint. L’ouvrage est dans la lignée de ses prédécesseurs : de grande qualité. Cependant, quelle ne fut pas ma surprise de lire l’encadré suivant au pied de la page 180 :

Encadré p.180

Comment ? Mais alors, la cartouche vibrante de Star Wars Episode 1 : Racer pour Game Boy Color que je possède serait dont un prototype rarissime d’une valeur démentielle ? Ce n’est pas ce que laisse entendre le faible argus de la cartouche. Et cela est logique, car même si je n’ai pas pu trouver les chiffres de vente du jeu, il avait eu un succès commercial certain lors de sa sortie en 1999, concomitamment au premier film de la prélogie. Notre Docteur ès Nintendo national semble donc avoir commis une ‘tite boulette, et tonton Bob se devait d’enquêter sur le sujet (normalement, c’est là que les vrais journalistes insèrent un mot lourd de sens du style « Décryptage » ou « Analyse » !).

Présentation du « GB Rumble Pack »

Quelle est donc cette cartouche vibrante, largement diffusée à la fin du XXème siècle ? Plus haute que la cartouche Game Boy classique, la cartouche vibrante de la Game Boy contient un emplacement pour pile AAA derrière lequel se trouve un petit moteur équipé d’une hélice qui, en tournant rapidement, produit des vibrations. N’oubliez pas : le produit sort en 1999, et nous sommes donc loin des « vibrations haute définition » de la Switch; les vibrations sont donc basiques et uniformes, sans nuances, dans la lignée de ce que proposait le Rumble Pack de la N64 à la même époque.

Comparaison avec une cartouche GB Color classique

Personnellement, je n’ai jamais été particulièrement transcendé par les vibrations, même si j’ai fait partie de ceux qui ont découvert le principe avec StarFox 64 et le Rumble Pack associé (le tout livré dans une grosse boîte en carton dur, il faudra que je fasse un billet retro à ce sujet à l’occasion – plutôt à ce moment-là d’ailleurs). Star Wars Episode 1 : Racer ne fait pas exception à la règle. Si le jeu ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, je me rappelle y avoir passé quelques heures agréables, mais au cours desquelles les vibrations tenaient plus du gadget que de la révolution. Et pour répondre à l’interrogation de Florent Gorges, les vibrations n’ont aucun impact sur la lisibilité, car bien trop faibles pour secouer l’écran. Niveau ergonomie, c’est une toute autre histoire, car l’ajout de la pile et du moteur se traduit par une prise de poids du dispositif, ce qui peut devenir pénible lors de longues séquences de jeu. Rien de dramatique cependant.

La cartouche vibrante insérée dans une Game Boy Color

En détail, la cartouche présente sur l’avant un clapet pour remplacer la pile, tandis que l’excroissance abritant le moteur, sur la face arrière, indique très clairement la spécificité avec un gros « RUMBLE » qui fait face au joueur lorsque le jeu est en place dans la Game Boy. La cartouche est translucide car il s’agit d’un jeu GB Color uniquement, et donc non-rétrocompatible (pour rappel, les cartouches GBC exclusivement sont translucides, les cartouches GBC rétrocompatibles avec les anciens modèles de Game Boy sont gris foncé, et les cartouches GB classique sont gris clair).

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Origine de la cartouche vibrante Game Boy

Star Wars Episode 1 : Racer est un jeu édité par feue LucasArts, filiale de LucasFilm en charge des adaptations vidéoludiques des univers créés par Georges Lucas, bien connue des retrogamers. En me penchant sur le cas de la cartouche vibrante, un détail m’a cependant interpelé : depuis l’époque de la Famicom/NES, Nintendo s’est réservé l’exclusivité de la production de cartouches de jeu pour ses consoles; il paraissait dès lors improbable que la cartouche vibrante de la Game Boy appartienne à LucasArts.

En examinant la cartouche de plus près, il m’est effectivement apparu qu’elle était – sans surprise – fabriquée au Japon, et que sont numéro de modèle reprenait la codification de Nintendo pour les éléments appartenant à la gamme Game Boy (DMG-xxx, je vous invite à consulter l’ouvrage de Florent Gorges précité pour plus de détails). Remarquant que le brevet était en cours lors de la distribution de la cartouche, je me suis fendu d’une petite recherche sur le site américain des dépôts de brevets, pour y faire quelques découvertes intéressantes.

J’ai assez vite trouvé le brevet concernant le design de la cartouche vibrante, numéroté D 428 939. Ce brevet, déposé le 5 Février 1999 et délivré le 1er Août 2000, contient les schémas de la cartouche plastique, mais pas ceux du circuit imprimé, ni le descriptif du concept. Nintendo est bien à l’origine du brevet, et les inventeurs déclarés sont Masahiko Ota et Takashi Ohno, employés de la société Kyotoïte. Une rapide recherche sur Internet permet d’apprendre que les deux sont des designers ayant œuvrés sur la GBA pour le premier, et sur le Virtual Boy pour le deuxième.

Schémas issus du brevet

J’ai eu un peu plus de mal à trouver le brevet concernant le concept lui-même, et pour cause : il n’a été déposé que le 26 Mai 2000 et délivré le 1er Juin 2004 (ce qui fera taire tous ceux qui critiquent l’administration française en affirmant que l’herbe est plus verte chez nos voisins !). J’ai été un peu surpris de constater que le dépôt du brevet intervenait après la sortie du jeu, mais je n’ai pas assez de connaissances en la matière pour savoir si ce délai est habituel ou non. Quoiqu’il en soit, ce brevet (numéroté US 6 743 104) est une fois encore déposé par Nintendo, et les inventeurs sont Maahiko Ota – qui est donc cité sur les deux brevets – et Tetsuya Mominoki (crédité sur Super Mario 64 DS comme faisant partie du « Development Environment Support », donc très probablement un ingénieur ou programmeur). Ce brevet est bien plus conséquent que le premier, car il décrit le concept et propose des schémas techniques, ne se limitant plus au design seul.

Schéma de principe du concept de cartouche vibrant pour Game Boy, issu du brevet

S’agissant d’une documentation technique, le brevet n’est pas particulièrement stimulant à lire, mais il ne limite pas le concept à la Game Boy Color (dont acte, rendez-vous en 3ème partie). Le fonctionnement technique est expliqué, ainsi que le montage, relativement simple au demeurant. Pour le ludophile que je suis, la question cruciale est : pour quel(s) jeu(x) ? Le brevet imagine un concept de jeu de pêche – on est bien sur un brevet japonais, aucun doute là-dessus ! – qui n’a à ma connaissance jamais vu le jour, et prévoit deux jeux : un jeu de course (SW Ep.1:Racer, faut suivre un peu !) et un jeu de… flipper ! Ce jeu – que j’avais complétement oublié – aura été facile à identifier : il s’agit de Pokémon Pinball.

L’exploitation commerciale de la cartouche vibrante

Au final, je ne crois pas que l’exploitation de la cartouche vibrante de la Game Boy aura dépassé ces deux jeux. Pokémon Pinball sort au printemps 1999 au Japon, et un peu plus tard ailleurs. Dans le reste du monde, le printemps 1999 accueille Star Wars Episode 1 : Racer, qui ne semble pas être sorti au Japon, pays ou la puissance de la licence Star Wars est moins importante. Pokémon Pinball est compatible avec les anciennes Game Boy (d’où sa livrée gris foncé) et n’a pas, lui non plus, marqué l’histoire vidéoludique. Dans les deux cas, l’ajout de vibration semble anecdotique, et c’est ce qui ressort des tests de l’époque que j’ai consulté.

Alors que retenir de ces deux jeux ? Je pense que, même si le concept a fait long feu, il y a eu une véritable volonté de Nintendo de faire percer l’idée : la cartouche vibrante a pour ambassadeurs deux licences populaires, qui sont en pleine effervescence (sortie de la prélogie Star Wars en Occident, explosion du phénomène Pokémon dans la sphère vidéoludique). Le « kit vibration » de la Nintendo 64 est sorti deux ans auparavant et rencontre un beau succès, à tel point que les manettes vibrantes sont désormais la norme. Nintendo cherche donc à reproduire ce succès avec sa portable. Par ailleurs, comme nous l’apprend l’ouvrage de Florent Gorges, Nintendo craint à cette époque de se faire déborder par la WonderSwan et précipite le lancement de la Game Boy Color pour contrer l’offensive. Le Rumble Pack GB est dans ce contexte une arme supplémentaire.

Je ne sais pas pourquoi l’idée a finalement échouée, au point de tomber dans l’oubli complet. Les deux jeux de présentation n’étaient certes pas des merveilles, mais ils restaient divertissants. Même si je n’ai pas pu retrouver les prix d’origine, il est probable que l’ajout du système de vibration – la pile étant incluse dans la boîte – aura provoqué une augmentation substantielle du prix de vente (ou moins probablement une baisse des bénéfices), les joueurs n’étant pas prêt à payer plus cher pour un gadget sans grand intérêt, et les développeurs n’étant pas prêt à courir le risque. La sortie imminente de la Game Boy Advance (deux ans après) aura probablement aussi pesé dans la balance…

Quoiqu’il en soit, la cartouche vibrante de la Game Boy a bel et bien existé, et elle a été assez largement diffusée, sur tous les marchés. Mais comme d’autres avant et après elle, elle n’aura pas rencontré le succès. C’est sans regret pour ma part, même si je suis heureux d’être en possession de cette curiosité historique.

Bob Dupneu

Par ailleurs

Puisque leur recherche m’a pris un peu de temps, autant vous en faire profiter : les deux brevets évoqués sont téléchargeables ci-après.

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